Equipements
Mais où sont passés les crampons vissés ?
Accessoire notamment apprécié par les défenseurs des années 80-90 pour chatouiller les chevilles adverses, la chaussure à crampons vissés est, paraît-il, de moins en moins portée sur les terrains professionnels et par ricochet, chez les amateurs.
L’hiver est terminé, le printemps est là. Les bonnets, gants et plaids sur les genoux des remplaçants ont été remis au placard pour quelqus mois. Alors que les pelouses redeviennent moins grasses, les crampons « vissés » disparaissent également des vestiaires. Vous savez, ceux à la semelle rigide et aux six bouts d’acier à réajuster à l’aide d’une clé dans le vestiaire. A moins qu’ils n’aient déjà disparu depuis quelques temps… Il suffit de voir le nombre de glissades sur les terrains de Ligue 1 cet hiver. Et l’on ne parle pas, ici, des bourbiers boueux connus parfois en Coupe de France, mais bien de pelouses dignes de ce nom, juste plus détrempées. D’où cette question : mais bon sang, où sont passés les bons vieux crampons vissés ?
« Oulah, la dernière fois que j’en ai mis ça devait être en jeunes à Arsenal, c’est dire comme ça date » sourit Jeff Reine-Adelaïde. Autrement dit, entre 2015 et 2018. « Je joue toujours en moulés. Pour une question de confort et de touché de balle, c’est devenu une habitude. Je trouve que le pied est moins massif qu’en vissés. Alors, certains disent que c’est mental, mais j’y vois une différence. »

Autre génération, mais même sentiment pour Benjamin Nivet, esthète meneur de jeu troyen des années 2000. « Par mes appuis, je n’étais pas un joueur qui glissait trop. J’avais une meilleure sensation dans mes déplacements en moulés. Même sur un terrain gras, les moulés suffisaient. Et puis, je n’étais pas un joueur explosif sur mes premiers mètres. » Avant d’ajouter au moment de raccrocher : « Mais, c’est vrai que si j’avais été défenseur, je n’aurais pas réfléchi pareil… » Bien que Steven Gerrard renvoie à l’une des glissades les plus mythiques et décisives de l’histoire, les défenseurs ou les gardiens sont bien les plus exposés. « Moi, défenseur, c’est impossible de jouer autrement qu’en vissés, assure Paul Joly, aujourd’hui à Kaiserslauten. Mais les offensifs ne se posent pas les mêmes questions. Une glissade n’a pas le même effet pour eux. Des fois, j’ai le sentiment que les moulés pourraient suffire quand je suis en reconnaissance terrain… Et finalement, de retour aux vestiaires, la sûreté l’emporte », poursuit le défenseur formé à Auxerre, autre ville où être bien cramponné l’hiver est nécessaire au regard de la météo.
Car une glissade, à l’approche d’une zone de vérité, n’impacte pas seulement le principal concerné. « En Espagne (Grenade 2012-2014), je regardais les chaussures de mon binôme dans l’axe, détaille Pape Diakhaté. Un de mes coéquipiers jouait tout le temps en moulés. Et je savais qu’il allait glisser, donc je me devais d’être plus vigilant et de plus le couvrir. Une fois, j’étais quelques mètres en retrait de lui, on aurait pu dire que j’étais mal aligné, mais ça nous a sauvé. » Il faut dire que le Sénégalais a été vacciné pour son premier rendez-vous en Lorraine, à peine arrivé de son pays natal. « Les vissés, je ne connaissais pas. Je n’avais que des Kopa Mundial au Sénégal. J’arrive pour un match d’essai en janvier et tout le monde était étonné. » Jusqu’à ce que Moussa Bezzaz, coach de la réserve de l’ASNL lui lâche un : ‘‘Tu glisses, je te tue.’’ « J’ai tellement fait attention à mes appuis, que j’étais moins concentré sur le reste », avoue celui passé ensuite par Lyon et Saint-Étienne, « là où les vissés étaient aussi vitaux que les gants ».

Désormais entraîneur, il constate une disparition de ces crampons, dont la longueur maximale légale est de 19 millimètres. « Les jeunes s’identifient à ce qu’ils voient à la télé. Sauf que des fois, les belles paires, bien stylées qui font plaisir aux yeux, sont vissées en dessous. Mais ça, on ne le sait pas. » Selon plusieurs études, les crampons moulés (firm ground) représentent 50% des ventes du marché mondial de la chaussure et les vissés (soft ground) autour de 12%. C’est tout l’aspect du travail de Jean-Luc Guer, à la tête du bureau d’études Wizwedge et surtout podologue de l’Olympique de Marseille. En charge des pieds d’Hojbjgerg et d’Aubameyang aujourd’hui, comme de Mandanda, Cheyrou ou Alessandrini par le passé, le praticien a pu observer l’évolution. « Les joueurs restent globalement en vissés. Les enjeux sont trop grands pour prendre ce risque. Mais ce n’est pas la même chaussure qu’il y a 20 ans. Aujourd’hui, c’est une chaussure hybride avec six vissés complétés par des crampons moulés ‘‘classiques’’ autour. La semelle rigide a disparu. »
Chaque footballeur, même au plus petit niveau amateur le sait, les sensations ne sont pas les mêmes entre des ‘’firm ground’’ et des ‘’soft ground’’, que ce soit dans la posture, les appuis et les courses. « C’est pourquoi, certains me demandent même de transformer les moulés de leur équipementier, dont la semelle est plus souple, en vissés. Ou alors, parce que pour certaines paires en édition limitée, leur équipement ne les produisent qu’en moulés », précise ce cordonnier des temps modernes estimant que « le chaussage, c’est un médicament de prévention. Il peut vous faire rater un ballon certes, mais à terme c’est aussi une fin de saison, un transfert, deux ou trois années d’espérance de vie sur un terrain. »

« Ce cramponnage hybride pour une même paire n’est pas nouveau, note Frédéric Piquionne. Mes +F50 Tunit d’Adidas, en fin de carrière, permettaient de varier les bouts. Ce deux-en-un nous laissait plus de possibilités. Par contre, Djibril (Cissé), qui avait besoin d’appuis forts sur ces démarrages de vitesse, était en vissés été comme hiver. Mais on a moins de joueurs avec ces caractéristiques aujourd’hui. » Contacté et nous répondant par mail, Nick Roché directeur de la catégorie crampons chez Adidas concède que « les modèles SG sont plus lourds, ce qui implique un compromis pour le joueur. D’autant que les pelouses naturelles (elles aussi souvent hybrides) sont de meilleure qualité qu’auparavant. Cela leur permet d’utiliser plus de crampons moulés qu’avant. » Un intendant d’un vestiaire de Ligue 1 abonde en ce sens : « Les joueurs débutent de plus en plus jeunes en pros. Les mêmes qui six mois plus tôt étaient au centre de formation, sur des terrains synthétiques et qui n’ont pas ce réflexe. L’imaginaire de la vitesse et de la légèreté pour être décisif joue beaucoup à cet âge. Plus le joueur vieillit, plus les vissés deviennent présents. » Surtout après une glissade qui coûta un but suivie d’une soufflante de son coach…
(les photos dans l’article proviennent de la boutique foot.fr)
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