Entretien - Italie
Avec une direction artistique reconnaissable, un club peut exister dans la durée
Entretien avec Valentina Luraghi, DA de Côme Women.
En 2025, la photographe italienne Valentina Luraghi (26 ans) a été nommée directrice artistique du FC Como Women, seul pensionnaire de Serie A féminine à n’être rattaché à aucun club masculin. Sa marque de fabrique ? Une communication particulièrement soignée qui relie deux mondes loin d’être incompatible : le foot et la photo d’art.
A quel moment la photographie est-elle arrivée dans ta vie ?
C’est quasiment inné. Depuis que je suis toute petite, j’aime documenter tout et n’importe quoi pour garder une trace des choses. Je vois la photo comme un moyen de pouvoir se raconter à travers l’image. C’est en tout cas ce que j’ai essayé de mettre en avant dans mon mémoire universitaire qui portait sur la violence dans la photographie. Pour le réaliser, j’ai couvert de nombreuses manifs à Milan et à Paris, où je me suis installée après mes études il y a six ans.
Et le foot ?
Je suis née à Côme et j’ai grandi en Lombardie. Le football a toujours joué un rôle important dans ma famille, surtout sa culture et l’impact socioculturel qu’elle représente en Italie. Au début de ma carrière, je n’avais pas réfléchi à l’intégrer dans mon travail parce que j’en avais une vision très photojournalistique et pas vraiment artistique. Cependant, la vie et les personnes que j’ai rencontrées à travers mon parcours m’ont permis d’approfondir et de traduire de la manière la plus pure la poésie du football avec une dimension artistique. L’élément déclencheur de tout ce processus s’est produit en 2024.
C’était quoi ?
La victoire de la Côte d’Ivoire à la CAN. A ce moment-là, j’étais à Paris et je me suis spontanément rendue dans le quartier de Château d’Eau pour prendre des photos. Cette soirée a eu un impact très marquant dans ma vie. En tant qu’Italienne, j’avais le sentiment de partager un truc exceptionnellement fort avec la communauté ivoirienne de Paris, donc des personnes qui n’étaient parfois pas nées en France non plus. Je n’avais jamais ressenti une telle communion et j’ai compris que c’était vraiment cet aspect-là du foot, ce pouvoir rassembleur, qui me plaisait le plus.
C’est comme ça que tu t’es retrouvée à travailler pour Como Women ?
En quelque sorte. Je voulais traiter le foot d’une façon différente, plus artistique. Avant, je travaillais déjà depuis un an avec une association qui s’appelle Girl Power et organise des tables rondes dans toute l’Europe pour rendre le football davantage accessible aux jeunes femmes. Como Women, j’en avais entendu parler en suivant leur opération de rebranding mise en place après leur rachat par le groupe américain Mercury/13 et j’avais été séduite par l’approche artistique de leur communication. En 2025, j’ai eu l’opportunité d’intégrer le club en tant que social media manager et photographe et je pense que nos deux visions se sont bien trouvées.
Tu te vois donc comme une artiste ?
Ça fait longtemps qu’on me définit à la fois comme une photographe et une artiste. Moi-même, j’ai un peu de mal à employer ce terme, mais je reconnais effectivement que j’essaie d’avoir une vision qui dépasse celle du photojournalisme pur et ça colle bien avec l’ADN de Como. Quand on organise un shooting pour un sponsor, la marque de bagagerie Tucano par exemple, je cherche un moyen de le rendre élégant en dépassant l’aspect purement commercial. Et la différence que j’ai apportée depuis mon arrivée, c’est de davantage sortir du studio pour shooter sur le terrain.
Comme pour rappeler que les joueuses sont d’abord des athlètes avant d’être des modèles ?
Absolument, c’est en tout cas l’une des guidelines de Victoire Cogevina Reynal, la co-fondatrice de Mercury/13. Certes, on veut présenter les joueuses de façon glamour et élégante, mais sans oublier qu’on est un club de foot avant tout. Pour moi aussi, c’était une évidence et c’est comme ça que la plupart des shootings est concentrée au centre d’entraînement. Le terrain est redevenu le cœur de notre communication et c’est une bonne chose car c’est finalement le lieu auquel les joueuses sont le plus habituées.

Toutes les joueuses de l’équipe adhèrent-elles à ce projet de la même manière ?
Ça dépend de chacune. En tant que directrice artistique, je n’impose rien, je travaille avec ces femmes pour montrer leur réalité. Certaines ne sont pas fans de maquillage ou de nail art, d’autres cultivent plus volontiers ce côté glamour, comme l’internationale suisse Alisha Lehmann qui nous a rejoint cet été et s’avère particulièrement à l’aise avec l’exercice du shooting (l’entretien a été réalisé avant le transfert de la joueuse à Leicester pendant le mercato hivernal, NDLR). Pour celles qui le sont moins, je vais prendre le temps de discuter avec elles pour qu’on trouve ensemble la manière qui leur convient le mieux pour s’exprimer telles qu’elles sont. L’idée, c’est vraiment que toutes les joueuses soient mises sur le même pied d’égalité et sentent une forme de solidarité féminine dans un monde où on a plutôt tendance à mettre les femmes en concurrence.
Les clubs professionnels tendent de plus en plus à devenir des marques à part entière. Quelle place la direction artistique y occupe-t-elle aujourd’hui ?
Moi, j’utilise la photographie pour raconter la culture sportive de manière authentique et le football de manière documentaire. De par cette vision, je me sens pleinement intégrée au fonctionnement quotidien du club. Après, c’est vrai qu’il faut vendre une image, notamment à travers les réseaux sociaux. C’est ça la réalité. Mais avec une direction artistique clairement reconnaissable, on finit par créer une véritable identité pour tout ce qu’on cherche à raconter. Face aux algorithmes qui font que, sur Internet, presque tout devient un produit instantanément oubliable, ça nous permet aussi d’exister dans la durée. En fait, tout est une question d’équilibre. Il ne faut jamais oublier ce que nous sommes vraiment, c’est-à-dire un club de foot, mais toute l’attention portée aux détails qui nous caractérise se reflète dans une image soignée de la femme, avec l’objectif de la valoriser pleinement au sein du football moderne.

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